HADOPI, la dernière danse des lobbyistes

Tiens donc, un billet réaction pour débuter la semaine. Ce week end, Toréador prévient dans la liste de discussion Google qui permet aux gentils Kiwis de converser entre eux. Il va pondre un billet sur Hadopi en tapant sur tout ce qui bouge, histoire de réveiller les avis et de (re) lancer le débat. Ce matin, le bougre s'exécute. Tiens, c’est l’occasion d’en parler. Alors parlons-en. Pour commencer, il n’est pas totalement inutile de rappeler que cette question respire le raisonnement binaire (télécharges-tu cher lecteur ?), marqué par plusieurs tabous. Le premier, le tabou du vol de masse. Car il ne faut pas se tromper, ce débat oppose tout un chacun, coupable, un jour, d'avoir touché de prés ou de loin a un fichier piraté, aux industriels et aux artistes soit disant honteusement floués. D'un côté, Hadopi, cette loi plus ou moins pondue par l'ex boss de la Fnac (question indépendance on a fait mieux...) emmerde profondément les internautes que l'on ose déranger tranquillement la main dans le sac et il réjouit les industriels du secteur qui, faveur des faveurs, trouvent en ce texte une loi capable de garantir à plus ou moins long terme, leurs chiffres et leurs profits.

La vérité, ou plutôt, ma vérité, c'est que l'industrie du disque doit faire face à plusieurs changements profonds de ses marchés et qu'elle n'a pas su, le moment venu, suivre la voie du changement. Lorsque le marché change, l'offreur doit suivre (a défaut d'avoir su précéder ou initier le changement), c'est une règle basique de tout bon pilotage d'entreprise. Dire cela c'est insuffisant et pour le moins inefficace. Avançons donc si vous le voulez bien.

La première révolution ratée fut celle du format numérique. Avec une offre (très) tardive sur la toile, l'industrie du disque n'a pas su combler le trou d'air qui s'est soudainement créé sur le marché du bon vieux CD. Il faut dire que Steve Jobs est passé par là et que l'iPod (et ses concurrents) ont modifié les manières de consommer de la musique. Terminé le CD, sa boite en plastique et son livret promotionnel, bonjour la bibliothèque musicale et l'alignement des morceaux les uns à la suite des autres, complètement dépourvus d'artifices marketing, place à la pureté de la musique en somme. Le CD est mort, vive le CD pourrait on dire. Tout au long de la journée, le disque n'a plus sa place. Le matin, les bases, ordinateurs et autres chaînes MP3 règnent sur le réveil des mélomanes, dans les transports, terminé les CD's, vive le format numérique et son offre bien plus étoffée, le soir, dans la voiture ou ailleurs, les câbles ou les transmetteurs FM remplacent les chargeurs CD. Non, décidément, le disque n'a plus sa place. Et pourtant, les majors persistent dans le schéma économique de la vente sur support CD. Le support « single » par exemple, est une hérésie qui symbolise à elle seule tout le décalage existant entre le mode de consommation « de mass music » et l’offre stupide de deux ou trois pistes audio sur un CD, le tour emballé dans une pochette cartonnée ! En 2008, le support « single » tire les ventes dans le rouge avec un recul de près de 42 % ! Depuis quelques années maintenant, les maisons de disques poussent à la marge la consommation de musique par téléchargement, il serait temps d’y consacrer plus de moyens… En 2008, le canal de vente en ligne ne constituait (que) 6% du chiffre d’affaires du secteur pourtant en progression de +57% par rapport à 2007 pour un chiffre d’affaires de presque 62 Millions d’Euros.

Mais le cœur de la révolution d’ores et déjà en route du marché de la musique se situe ailleurs. La question n’est pas seulement une question de support. A ce propos, consommateurs, internautes, majors ou institutionnels persistent dans ce débat, à tord, je le crois.

Pour s’en convaincre, il suffit de poser la question à des « pirates ». Seriez-vous prêt à payer 1 euro, 50 centimes ou même 2 centimes pour un morceau de vos artistes préférés ? Et ce, alors même que votre menu démarrer vous propose le logiciel de téléchargement gratuit juste en dessous du payant ?

Je suis curieux de connaître la (les) réponse(s). Tout ces faisceaux d’indices conduisent à un constat, désagréable pour les artistes, je veux bien le croire, mais pourtant diablement criant. La chanson, l’album et son support (numérique ou CD) sont passés de statuts de produits à part entière à ceux de produits d’appels. Pour les non initiés aux techniques marketings, le produit d’appel est un produit souvent à bas prix, poussé en avant par l’offreur pour attirer le consommateur sur une autre offre, sur laquelle est réalisée l’essentiel du chiffre et donc de la marge.

Dans le sujet qui nous intéresse, il semblerait ainsi que l’œuvre culturelle (album) pousse le consommateur dans les salles de concerts, remplissant du même coup les portefeuilles des artistes concernés. Prenons l’exemple des revenus des artistes américains l’an passé. En la matière, difficile de trouver mieux, ce sont eux qui trustent les marchés mondiaux.

Le classement 2008 place Madonna en tête avec un gain de 242 millions de dollars devant Bon Jovi qui aurait gagné 157 millions de dollars comme Bruce Springsteen du reste. Suivent Police, Céline Dion, Kenny Chesney, Neil Diamond, Jonas Brothers ou encore Coldplay.

Est-ce un hasard ou doit on y voir là la confirmation de mes propos précédents, il se trouve que les 5 premiers de ce classement constituent également le top 5 des plus grosses tournées. De plus, figurez-vous que Madonna, pourtant en tête au palmarès des gains 2008 a placé son album en 50ème place seulement des meilleures ventes d’albums et 14ème place en terme de ventes en ligne ! Comment a-t-elle fait pour gagner autant d’argent grâce à son travail avec si peu de ventes effectives de son album ?

Retour en France, ajoutons à notre argumentation ce rapport, publié par le Centre National de la Chanson de la Variété et du Jazz, qui fait état d’une progression de 5% de la fréquentation des concerts et spectacles de 2006 à 2007 et ce, malgré une hausse des tarifs de près de 8% (+25% sur 3 ans). Replacé dans le contexte économique, notamment en termes de pouvoir d’achat, cette progression a tout de remarquable.

Une fois resituée dans son contexte, cette loi Hadopi présente donc tous les aspects de la dernière bouée de sauvetage envoyée par le pouvoir sous pression des lobbies. Car les chiffres désagréables des téléchargements signent en fait le décalage criant entre les modes de consommation du marché et l’offre. Le marché considère l’album comme un produit d’appel lorsque les majors persistent à centrer leurs business model sur la vente de disques, en majorité sur support CD. Ajoutez à ce cocktail la première « réussite » (il ne s’agit pas là d’une critique musicale mais économique) d’autres modèles de distribution de musique et vous obtiendrez le tableau actuel de colosses aux pieds d’argiles, les joues rouges de honte de n’avoir pas su, le moment venu, suivre les évolutions de leurs marchés.

Dans ces cas là, il est donc normal que la sanction soit rude. Hadopi ou pas Hadopi, pour l'industrie du disque ce sera "changer ou mourir"...

Lire sur le même sujet, Toréador. Diable ! H16 s'y met aussi et explique pourquoi cette loi devrait être un gadget...

Edgar, taulier de "La Lettre volée" se distingue cet aprés midi avec un retour sur l'origine de HADOPI.

Enfin, avec le décalage horaire, le point vu américain de Café Croissant sur HADOPI.


16 commentaire(s) à déguster: on "HADOPI, la dernière danse des lobbyistes"

Nicolas a dit…

Tiens ! Je suis à peu près d'accord avec ce billet. En gros : c'est à l'industrie d'évoluer avec le progrès technologique, qu'on ne f asse pas chier les clients...

Nicolas a dit…

Ton lien sur Toréador est foireux. Je vais y aller à la main...

Seb a dit…

@Nicolas: Que pense tu de ce constat de produit d'appel ? C'est la conséquence des recherches effectuées. Aux Stats, c'est criant en tout cas...

Nicolas a dit…

Je suis d'accord. Mais je crois que les industriels français sont des ânes. Ils ont loupé un train en marche.

Toréador a dit…

Disons que les industriels nous ont eu 2 fois : lorsqu'ils nous ont convaincu de remplacer nos 33 et 45 tours par des cassettes, puis lorsqu'il a fallu tout renouveler en CD. Idem pour la vidéo, où il a fallu reconstituer les bibliothèques avec des DVD.

Aujourd'hui, le contenu échappe au support : en voulant pousser la course technologique vers le profit maximum de renouvellement, ils ont créé un Frankenstein qu'ils ne maîtrisent plus et qui se retournent en partie contre leurs propres intérêts.

Néanmoins, derrière ces "majors", il y a des talents. Et ils ont droit à une rémunération. Si nous ne payons pas, qui paiera ?

P.S : le lien était foireux parce que chez Kiwis, on n'a pas l'habitude de se lier pour Wikio (joke)

Seb a dit…

@Toréador: J'ai retouché les liens ;-)

Pour ton histoire de rémunération, ma démonstration, prouve, je le crois, qu'infine, le talent et la création est rémunérée par les retombées des concerts par exemple. L'album ne doit plus être vu comme un objet de vente à part entière mais comme un appel (gadget ?) à consommer plus cher et plus grands.

A ce titre l'exemple de Madonna est redoutable !

le chafouin a dit…

Juste deux mots, car je ne maîtrise pas le sujet ;

- n'oublisn aps qu'à la base de tout cela, il y a certes une inadéquation de l'offre à la demande certes, mais que la demande est essentiellement constituée de voleurs. Il faut el dire et le redire : on ne supoporteplus de payer quoi que ce soit. Sur le même registre , on vient dire aujourd'hui, après avoir lancé les journaux gratuits, que les médias ont loupé le passage à internet. bref...

- de deux, certes le numérique permet de doper l'offre mais le cdd, c'est quand même un meilleur son, hein. Le MP3,; c'ets un peu caca quand on aime VRAIMENT la musique.

Nicolas a dit…

Le Chafouin,

Désolé pour mon intervention de "vieux con" (de gauche, néanmoins), mais j'ai connu l'époque où le CD a remplacé le vynil, il y a une vingtaine d'années. Les gens disaient à l'époque que la qualité était moins bonne avec les CD !

;-)

Seb a dit…

@LeChafouin: Si tu n'aime pas le MP3, je te propose de tester le MP4 ou le Wave qui sont des formats sympatiques. Et tu verras que la différence est mince...

Sur l'appellation "voleur". J'ai un peu de mal avec cela. Je crois que la nature ayant horreur du vide, le piratage s'est engouffré un peu là où les majors n'ont pas su y placer une offre légale suffisante en quantité et qualité.

Car en relisant mon billet, tu vas t'apperçevoir que les "voleurs" se sont par exemple déplacés en masse pour voir sur scène les 5 premiers artistes US en 2008. Voleurs pour quoi et comment alors ? Serait ils venus sans avoir volé ?

Dans ma conception des choses donc, l'album n'est plus qqch qu'il est "grave" de voler car les consommateurs bouffent des albums a vitesse grand V, trient et gardent les meilleurs qu'ils suivent après en DVD ou en concert. In fine donc, ces pauvres artistent ruinés s'y retrouvent...

David a dit…

L'article est très intéressant, je suis d'accord avec l'essentiel et il a le mérite de se focaliser sur l'industrie musicale. Le problème de beaucoup sur la question d'Hadopi et/ou du piratage est de faire l'amalgame musique/cinéma. Je pense qu'il y a une grosse différence. J'ai développé quelques arguments sur les spécificités du cinéma face au piratage : http://blog.vodkaster.com/2009/03/09/piratage-hadopi-arrete-ton-cinema/

Rébus a dit…

On peut remarquer aussi que les artistes les plus rémunérés sont les auteurs des tournées les plus lucratives, mais également des "valeurs sures" depuis plus de 20 ans, carrières largement établies, voire des dinosaures ressuscités.
Au delà de la rémunération, seul angle d'attauqe d'Hadopi, quid de la découverte de nouveaux talents ?
Les maisons de disques ne s'investissent pas - ou plus- dans ce secteur, leiurs profits viennent de compils, de stars trucs academy, la baisse des ventes vient en partie de là.
Sinon, niveau format de qualité, il y a le Flac

Seb a dit…

@Rébus et @David: Merci pour vos réactions et commentaires. Rébus en particulier (prends gare à ne pas transformer ce billet en FAQ du parfait téléchargeur :-)

Bonne Soirée

le chafouin a dit…

J'ai bien saisi l'argument des tournées, je ne suis pas en train de dire qu'on spolie des artistes, mais acquérir gratuitement un contenu payant ça s'appelle du vol, en droit pénal.

Voler un riche aussi ne le pénalise pas, ça ne veut pas dire que ce soit légal ni moral!

Seb, le vinyl a objectivement un meilleur son que le cd, j'y peux rien! c'est ainsi ;)

Après, je ne crois pas que ce débat soit de "gauche" ou de "droite"...

Seb a dit…

@Chafouin: Justement, tu ne sembles pas comprendre notre point de divergence. Je crois que la plus grosse révolution c'est que, justement, le cd n'est plus considéré (à tord peut être) comme une œuvre à part entière mais comme un produit d'appel, que l'on consomme en masse, très souvent, avec un turn très rapide !

Pour le vinyl et le cd, ce n'est pas moi qu'il faut convaincre (quoi que) c'est aussi Nicolas !

rodyrod a dit…

@Le chafouin

1) Non ce n'est pas un vol en droit pénal, un vol est l'appropriation frauduleuse de la chose d'autrui. Si tu piques un DVD dans une boutiques c'est un vol, si tu copies un film, c'est de la contrefaçon. (merci Maître Eolas).

2) Je préfère les gramophones sur cylindre de cire :D

JY a dit…

@ Rebus, cqfd, c'est en proposant des albums gratuit que les jeunes ont le plus de chances d'arriver a faire leur place dans un secteur sclérosé par des Hallyday, Cabrel, Sardou et autres Lama...
Le téléchargement libre et gratuit est au contraire une chance selon moi pour les jeunes artistes pas connus.

En format je vous conseille le ogg ou le Atrac (souvent critiqué mais jamais apprécié) bien meilleurs que le traumatisant MP3 pour nos oreilles.

Enregistrer un commentaire